Le Cambodge qui se lève tôt


Tiens, en pleine période électorale, je me suis dit qu’une allusion au petit Nicolas ne lui ferait pas de mal. Enfin ici, c’est un inconnu total, personne n’en parle, ni les gens ni la presse. Pas besoin.

Je voulais vous parler du Cambodge qui travaille. J’ai passé une après midi formidable avec Philippe, entrepreneur français qui s’est lancé dans la production de salades sur les bords du Mékong.

Philippe est un passionné de salades et du Cambodge. Alors il emmène régulièrement des touristes qui veulent voir des choses différentes toute une après midi, départ 14h00 en bateau, sur les rives du Mékong.

Là, une immense surprise attend les voyageurs. Plutôt que de faire la promo des salades, il nous emmène dans un village pour une visite « nature », toute simple comme je les adore : aller rencontrer les gens dans leur quotidien, dans leurs maisons, dans leurs activités.

En vrac, nous sommes allé visiter une école, élèves au garde à vous, chanson, rires, sourires. Rencontre de bonzes à la pagode. Puis le forgeron, l’installation d’eau potable financée par l’ONG du coin, le poste de maternité (ONG aussi), les bassins piscicoles, les rizières et les gens dans les rizières, les plantations de papyrus et les gens dedans, la fabrication des nattes (de la préparation du papyrus, la teinture puis le tissage). Visite aussi de l’exploitation de Philippe et rencontre des ouvriers. J’oublie certainement des choses mais les photos sont là, dans la galerie, pour compenser ma sénilité.

Tout ce Cambodge du bord du Mékong, qui reconstruit parfois sa maison après la saison des pluie quand le fleuve a tout emporté, travaille dur. On le sent, on le voit.

Merveilleux attrait de gens simples, dynamiques, souriants (oui je sais je répète), en un mot VIVANTS. Les photos parlent d’elles mêmes.

Trajet retour très sympa avec au passage des maisons flottantes, des barques de pêche, scènes de baignade dans la rivière et un sublime coucher de soleil sur la Mékong. Le tout avec fruits frais, jus de fruits. Inoubliable.

Philippe est un homme courageux, entrepreneur dans l’âme. Il ne se contente pas de faire pousser des salades. Il implique les gens du village dans le travail, finance avec une partie des gains des excursions l’ONG, qui elle même travaille dans plusieurs villages sur les thèmes de l’accès à l’eau potable, des soins médicaux et de l’éducation. Je dois rencontrer le patron de cette ONG bientôt.

Très belle après midi donc, riche de rencontres, de visages souriants et de chaleur, loin du bruit de Phnom Penh. En rentrant sur le Sisowath Quay, c’était danse traditionnelle khmère à fond et à côté hip hop… à fond. Ce n’est pas la quiétude du Mékong !

Borei Keila, un révélateur du Cambodge


Préambule : accrochez-vous, cet article est un peu long et parfois très dur. Mais c’est la réalité de ce pays si attachant. La médaille et son revers.

Il y a des choses que le touriste veut voir, et d’autres que le voyageur voit.

Le touriste reste trois jours par-ci, deux jours par là. Ici, au Cambodge, la moyenne des séjours est de 4 à 5 jours. 4 jours pour faire « l’essentiel » : en général, deux jours zoom zoom aux temples d’Angkor (je n’y suis pas encore allé), un à deux jours à Phnom Penh, et ceux qui ont pris une extension de voyage suite à leur séjour au Vietnam ou en Thaïlande, iront aussi passer 3 ou 4 jour à Kep ou dans l’affreuse Sihanoukville, ce qui leur rappellera leurs vacances en Espagne. Chacun son truc.

Je ne suis pas là pour visiter tout le pays, sinon, je ne serais pas resté à Phnom Penh et prévu seulement deux escapades à Kep et Battambang. Mais la lenteur (épuisante) de mon rythme et ma curiosité me font voir d’un oeil sans doute différent et certainement critique ce que je vois.

Si toutefois les touristes pouvaient lire ce qui suit…

Je me souviens de mon premier « grand » voyage : j’étais parti seul avec mon sac 5 semaines au Maroc, il y a 25 ans. Ce fait un peu « vieux combattant » de raconter cela ! Je me souviens encore m’être installé à Marrakech dans un hôtel confortable (important en fin de voyage). J’avais marché, pris le bus, les grands taxis, rencontré des dizaines de marocains, touristes et autres animaux étranges, vu des choses absolument merveilleuses mais aussi la misère et la tristesse ; bref je me souviens de ce voyage initiatique et d’une anecdote révélatrice, car rien n’a vraiment changé.

Il était une fois un couple de touristes, la quarantaine propre sur elle, bien français un peu tatasse, qui a séjourné quelques jours à Marrakech pour se détendre. Au bord de la piscine, U2 « Sunday Bloody Sunday », et je les entends discuter en ces termes :

« chéri, je trouve ce pays merveilleux »

« oui, ma chérie, c’est beau ici »

 » tu vois cette balade en bus, ce matin, c’est vraiment tout le Maroc qu’on a vu défiler »

« oui, tu as raison, mais tu as vu ces gens… »

« … pauvres, qu’est ce qu’ils sont pauvres, tu te rends compte, je n’aimerais pas être à leur place »

« moi non plus, mais tu vois, ce qui me gène… »

« qu’est ce que tu gènes mon chéri ? »

« c’est tous ces arabes, ici… »

« … »

Je me suis levé, je les ai traité de con, je leur ai dit qu’il n’avait rien compris et qu’il était temps qu’il rentrent dans leur banlieue, vite si possible, écouter le muezzin de leur quartier appeler à la prière. Et j’ai prié de toutes mes forces pour que Fram fasse une sélection plus rigoureuse de ces clients (on peut toujours rêver).

Qui connait Boeri Keila ?

Ici, chez les touristes, absolument personne. Pourtant, il vient de se passer dans ce quartier du centre de Phnom Penh quelque chose de courant, la réalité ordinaire du Cambodge.

Borei Keila est (était) un quartier populaire non loin du Stade Olympique et du Psar Thmei, le Marché Central. Environ 300 familles pauvres vivaient là jusqu’au 3 janvier 2012.

Un beau jour, une entreprise est arrivée et détruit les habitations.

L’histoire commence en 2003 : le Gouvernement a partagé avec cette entreprise le terrain, en tant de « concession foncière sociale », en contrepartie de quoi elle devait construire dix immeubles d’habitation. Une façon habile de dire que l’entreprise avait dès lors le droit de récupérer le terrain à tout moment pour y construire des logements à vocation sociale. En 2008, l’entreprise a changé unilatéralement les termes de la concession : on ne construit plus. Un peit billet au Ministre qui va bien, pas de souci, on change la convention.

3 janvier 2012, les bulldozers et les ouvriers arrivent et les habitants n’ont aucune alternative. Ils ont eu de la chance, il y a dix ans, on incendiait avant d’envoyer les bulldozers.

Les habitants ont protesté, la police a chargé, les habitants sont partis, les immeubles démolis, les ours en peluche restent dans les gravas. Cela fait beaucoup pour une journée.

Ils sont allés manifester devant la mairie. La police a chargé avec des gaz lacrymogènes puis arrêté et emprisonné 22 femmes et six enfants à la prison de Prey Speu, de triste réputation : violences, viols, décès suspects sont régulièrement constatés.

Comme cela faisait un peu de bruit tout ça, le Gouvernement s’est soudainement engagé à reloger les familles. A priori, seules 240 sont actuellement dans des logements provisoires, les autres sans rien. A la rue. Le 3 janvier au soir.

Le 3 janvier 2012, la vie bascule... encore une fois

Alors je suis allé voir à Borei Keila. La police est toujours là, il y a de grandes palissades, et je n’ai pas pris le risque d’aller plus loin. Je n’ai rien vu. D’autres ont eu la chance de prendre des clichés, que vous trouverez en suivant ce lien ici. Edifiant.

C’est aussi cela le Cambodge : pas toujours angélique ni beau. C’est triste et pathétique aussi.

Il faut prendre le temps de voir, d’entendre ce genre de choses, tout comme, en vrac :

  • Les expulsions de Krathié (même problème de concession foncière, mais là on tire sur les habitants – 4 morts – je vous raconterai toute l’histoire, c’est assez cocasse si on peut dire),
  • Les évictions quasi-quotidiennes de terrain dans les campagnes par des pseudo-généraux se munissant d’un faux titre de propriété,
  • Le procès Khmers Rouges qui n’en finit pas de stagner, le Gouvernement contestant la légitimité de la présence d’un juge indépendant (ONU), en réinterprétant les accords internationaux (a judge « will » participate et non « must » participate » – les anglophiles apprécieront la nuance, 6 mois d’explication de texte que ça dure)
  • Les fonctionnaires de ce Tribunal pour l’Histoire non payés, pour certains depuis octobre 2010 (il n’y a pas assez de dons pour payer -sic- et le Gouvernement déclare fièrement « travailler sans avoir de salaire affecte l’esprit de l’équipe » – on ne s’en serait pas douté)
  • Les familles des campagnes qui vendent leurs enfants à de riches trafiquants ou des intermédiaires d’adoption internationale ; enfants que l’on retrouvera dans des bordels ou dans des familles françaises qui auront payé les services d’intermédiaires et d’associations françaises d’adoption agréées par l’Etat Français (entre 8 et 10 000$ l’enfant après casting par l’association, moins cher quand on le choisit sur place, certains sont sur catalogue sur internet),
  • La construction de « villages-bordels spécialisés » à quelques km de Phnom Penh (Svay Pak alias K11 – parce qu’à 11 km du centre de Phnom Penh). Ce « village » a intégralement brûlé il y a 8 ans (avec des gens encore dedans semble-t-il) et a été « reconstruit en dur par des investisseurs » lit-on dans la presse, sans que la police ou le gouvernement ne se soucient de rien. Là, certaines maisons sont spécialisées dans les jeunes filles vierges de 13-14 ans, d’autres dans les petits garçons de 8-10 ans, d’autres encore dans des communautés « spéciales » (chinoises, birmanes, petites, peau sombre), un vrai marketing… Sur certaines « maisons » il y a des affiches pour indiquer une garantie « sans préservatif », donc des vierges (« tout de même, je ne vais attraper le sida, nom d’une pipe »– pardon pour l’allusion). Pour le même prix (5$ négocié – la vie n’est pas chère ici), il pourront filmer leurs exploits que l’on retrouvera sur internet et qu’ils partageront au retour avec des potes et de la bière. S’il ont oublié leur caméra, on leur en prête une sur place contre un supplément, Tout est prévu.
  • Les villages qui se construisent sur la décharge de Phnom Penh, les enfants attendant fébrilement le passage de chaque camion-poubelle pour récupérer un peu de nourriture ou quelque chose à revendre. Cet endroit reste aujourd’hui un emblème de solidarité grâce à une super ONG qui invite les touristes à aller au marché acheter de quoi subsister aux femmes et aux enfants et fournit une éducation dans une école,
  • Les enfants des rues qui errent toute la nuit à la quête d’un petit quelque chose à échanger. Le soir tard, on les voit regarder les bars à hôtesses et les cafés branchés sans sourciller, deux mondes qui se confrontent du regard, je n’ai pas eu la force de prendre une photo de ces regards croisés, les touristes ne voyant rien,
  • L’importation de jeunes chinoises stockées à dates fixes ou sur demande dans un hangar proche du quartier général de la police, les policiers organisant avec des tour-opérators moyennant rémunération des « viol-parties »,
  • La corruption partout, dans les commissariats pour récupérer sa moto confisquée parce que… on ne sait pas très bien, au carrefour pour passer (parfois), dans le minibus sur la route, pour récupérer un papier, pour passer devant à la Poste…
  • Et… j’arrête la liste.
  • Et bien sûr, dans le monde « d’en face » les gros touristes bedonnants s’émerveillant de tout ce tohu bohu en se gavant de bière Angkor et de cacahuètes à la terrasse des riches lounge-cafés du Quai Sisowath, avant de dépenser 100$ dans des bars louches pour se « faire » une ou plusieurs filles, si possible en même temps. C’est chouette ces touristes là, aucun problème de conscience. Pas tous comme çà, heureusement.

Tout çà, c’est dans le journal (sauf les touristes bedonnants), mais la plupart des gens ici ne savent pas lire. C’est aussi à la radio, mais la plupart des gens ici ont d’autres chats à fouetter. Par contre, ce n’est pas à la télé, les 5 ou 6 chaînes étant propriété de gros investisseurs et de la femme du Premier Ministre (qui est d’ailleurs la Présidente de la Croix Rouge khmère – conflit d’intérêt ?). La télé est assez peu regardée ici parce que peu de gens ont les moyens d’en acquérir une, lorsqu’ils ont la chance d’avoir l’électricité, bien sûr. Reste la télé « commune » au bar devant laquelle on se réunit la journée et le soir pour le match de boxe ou le dernier épisode du feuilleton mélo-dramatico-asiatique, que l’on commente en direct en pariant sur la fin.

Alors quoi ?

Et bien rien. C’est comme çà. On peut pas changer cela. Il faut simplement le voir et savoir que ça existe, accepter de ne pas être choqué et surtout pas de s’offusquer « à la française-en-bonne-conscience » mais juste l’avoir à l’esprit ; et peut être s’engager pour accompagner un développement de quelque chose. Faire un petit pas avec eux sans vouloir changer le monde. Etre lucide pour agir plus juste dans l’aide que l’on peut apporter à ces gens.

En France, on s’offusque des petites phrases politiques, on jongle avec les mots, on mâche l’information pour que les citoyens l’avalent mieux. On a nos filières de trafic de filles et d’enfants (adoption internationale). On a nos SDF qui crèvent de froid, au sens littéral du terme. On a nos procès truqués. On a nos policiers qui cognent et – parfois – tuent des innocents. On a nos pauvres, assistés et non secourus. On corrompt les « élites » à force de lobbying et de millions d’€ de rétro-commissions. On a nos banlieues pauvres qui brûlent d’isolement. On ne règle pas nos problèmes et on joue avec le pouvoir, l’injustice et la pauvreté. On donne ce sentiment de sécurité dans l’insécurité. On assiste pour mieux manipuler. Nous sommes des enfants pourris-gâtés, devenus capricieux, tristes et intellectuellement malhonnêtes.

Finalement, en France, on n’est pas si loin de ce qui se passe ici : on ferme les yeux et les associations prennent le relais auprès des plus démunis. On envoie la police avec les médias pour faire sensation. On fait semblant d’enquêter et on passe au sujet suivant.

Le problème est que chez nous, sauver une vie, rétablir l’ordre ou apporter un repas à un démuni n’est même plus un acte souriant ou volontaire. Regarder quelqu’un c’est l’agresser. Draguer une fille c’est presque la violer. On se méfie de son voisin et de sa famille. On n’a jamais assez d’argent ni d’aide. On en souffre et on cultive habilement cette souffrance. C’est devenu banal et sans vie. Rien n’a plus de sens.

Et bien ici, c’est pas tout à fait pareil quand même.

Ici, peu de gens meurent de faim et les SDF ne meurent pas dans la rue. Ici, les plus pauvres des pauvres ont une lumière dans le regard. Ici, les chauffeurs de tuk tuk dorment dans leur machine et bossent 7 jours sur 7 et le lendemain ils sont heureux de vous emmener. Ici, il y a des filles qui accompagnent des hommes sans rien faire de plus juste pour ramener un peu d’argent à leur famille, et des hommes (khmers ou touristes) qui respectent ça. Ici, les gens vivent de très peu et se sentent riches ; au fond brillent ce coeur et cet esprit qui a connu jusqu’il y a 10 ans les pires atrocités et la guerre civile. Ici, il y a des gens qui ont perdu toute leur famille, plusieurs générations d’un coup en quelques jours mais qui gardent sérénité et espoir. Ici, on vit au moment le moment, il n’y a aucune assistance sociale et on se débrouille en communauté et en famille. Et la classe moyenne commence à pouvoir vivre décemment et en nombre.

Les deux côtés de la médaille, les deux extrêmes : l’humanité et la chienlit. La richesse et la misère. Tout coexiste dans une espèce de « voie du milieu » ni blanche ni noire, ni heureuse ni triste, ni violente ni apaisée. Je me demande tous les jours quel est le pays le plus pauvre entre la France et le Cambodge. Je pense que j’ai la réponse.

Dans le bouddhisme, on dit que le plus riche doit aider le plus pauvre. Le pauvre doit aider le moine ; le salarié doit aider le pauvre ; le moine doit aider tout le monde.

Evidemment, cela ne marche pas toujours. Parfois ça marche dans l’autre sens (la corruption). Mais ici, on fait ce qu’on peut et c’est énorme. On fait aussi ce que l’on veut. on entreprend. On a des petites idées qui rapportent 1 ou 2$ chaque jour. Ca fait 30 à 60$ par mois. La salaire d’un ouvrier. C’est déjà beaucoup et cela suffit à la plupart. On monte un petit business, on se casse la figure, on recommence. On a du courage, l’envie de changer les choses et la volonté d’apprendre et de grandir. Ici, chaque tout petit pas est un grand pas.

Et puis ce matin, j’ai échangé avec une des femmes qui voulait faire du taï-chi (voir article d’hier), en anglais elle m’a dit : « ohh, you smile sir, your heart is happy ! » (ohh, vous souriez monsieur, votre coeur est heureux !). Oui, pour plein de raisons.

Ca donne à réfléchir, non ?

Sisowath Quay, 6h


Ce matin, lever très tôt.

J’ai dormi 14 heures. 0 un moment, le corps dit stop. Ici, on écoute son corps, ce que je n’ai pas beaucoup fait encore, emmené par les trépidations de mon voyage et de mes rencontres.

Alors, je me suis levé à 6h et suis allé mettre le nez dehors, sur le quai, pour essayer de faire du taï-chi, ce que font beaucoup de citadins avant l’arrivée de la chaleur.

Je dois vous dire tout de suite que l’expérience est totalement ratée : il pleut fort ce matin, les candidats attendent sous les auvents des terrasses que cela cesse. Pas de taï-chi aujourd’hui. Ce sera pour demain.

Tout est calme ce matin.

En attendant, j’ai fait quelques mouvements de qi-cong, a côté des fameux candidats (99% de femmes). J’ai suscité un certain étonnement : il doit en effet être très rare de voir un étranger se prêter à ce genre d’exercice, en plus à cette heure-ci ! Vous n’imaginez pas le bien que ça fait. Et vous n’imaginez pas non plus les (sou)rires des femmes qui regardaient la star tenter de rejoindre ses pieds avec ses mains les jambes tendues – sans y arriver. Je suis en effet souple comme un tronc d’arbre.

Ensuite, petite balade sous la pluie : mais que font donc les phom-penhois à 6h du matin, au lever du jour ? Comme dans la journée et le soir : certains dorment, tous les autres s’agitent. Le marché était bourré à craquer de légumes frais, de fruits, de poissons, ça rigolait partout. La vie était là, sur ce marché.

Dans les rues, la circulation commence à se densifier : les motos sont en route, emmenant leur propriétaire et tous les passagers (jusque 7, un record !) vers le travail, le chantier ou le marché.

Sur les trottoirs, les chauffeurs de tuk tuk et de moto, qui ont dormi sur leur engin, se réveillent doucement. Il faut savoir que bien souvent, ils habitent loin de la ville et ne rentrent qu’un seul jour le week end. Ils vivent sur leur machine le reste du temps. De loin, j’entends « tuk tuk sir ? ». Non, pas déjà…

Sur l’herbe bordant la rivière, une femme récolte des herbes et des fleurs. Devant elle, les petits bateaux de pêche lèvent l’ancre. Les familles qui vivent dessus replient les bâches et après une nuit bien méritée, direction les bancs poissonneux.

Sur le quai, des femmes assez agèes, passent un coup de balai. D’autres profitent des installations sportives pour se mettre en route. Il pleut, on n’enlève pas le casque de moto pour faire des abdos !

On est loin de l’ambiance nocturne bourrée de touristes « angkorisés » (merci Thierry pour l’expression qui signifie « plein de bière »), de filles qui cherchent les quelques dollars à ramener dans leur famille, des mendiants, des enfants des rues, des musiques à fond et de la lumière criarde des leds et autres néons.

C’est dans l’ombre du petit matin, sous la pluie, que se révèle la ville. Simple, belle, joyeuse. Calme.

Petit mot sur hier : balade en tuk tuk toute la journée sur l’Ile de la Soie (Koh Dach), où l’on tisse, à la main sur des petits métiers en bois de la soie et du coton. Un peu de culture agricole aussi.

Koh Dach, de la couleur dans la poussière

C’est joli, calme, si  loin du bruit de Phnom Penh. Escale reposante. Je me suis endormi à 16h.

Lupanar, le panard


Je reprends aujourd’hui un mot tiré d’un commentaire de ma douce suite à l’article « Embrouillement« , qui parle avec beaucoup d’humour des photos et de « lupanar » à l’occasion d’une visite assez exotique dans un salon de massage un peu particulier la semaine dernière.

C’était à ce moment là un « full body massage » que je ne vous ai pas raconté.Je vous le dis dès maintenant : je viens de récidiver aujourd’hui vers 15h30. Quand on est accro…

La semaine dernière, je suis donc arrivé dans ce lieu simple, tout écrit ou presque en khmer, nommé « seeing hands ». Je ne savais pas du tout ce que j’allais trouver : j’avais demandé à Tom le tuk tuk de m’emmener dans un endroit pour un massage. Je commence à comprendre maintenant que demander ce genre de chose est assez risqué.

Accueil dans cet anglais dont les cambodgiens ont le secret : « all body or foot ? ». Euh… all body. Je tente le coup : les cambodgiens ne s’offusquent jamais d’un refus poli en cours de route. Confiant, je suis la jolie demoiselle. Petit couloir sombre, pièce éclairée au néon en arrière boutique, armoires en fer, elle sort une paire de tongs, une serviette et un tissu vert. Un homme en blanc était assis devant les armoires, quelque chose de bizarre dans son regard. Et pour cause.

« Follow me » (suivez-moi). Je le suis, nous montons un escalier étroit sans rampe. Il me conduit d’un pas sûr. En haut de l’escalier il se retourne : dans la pénombre, je me rends compte qu’il est aveugle. J’étais encore dans l’escalier, j’ai failli basculer de surprise. Aveugle.

J’entre dans la salle de massage. Je m’attendais à un salon cosy, musique douce, lumière tamisée, encens, enfin un truc comme on voit chez nous et j’imagine dans les autres salons de massage honnêtes de la ville. Six tables de massage en plastique. Trois personnes se font masser par des aveugles. Que des cambodgiens. Je me dis que c’est bon signe.

Lupanar. Ils me montent dessus mais je résiste au charme

Sous l’éclairage néon (inutile puisqu’ils travaillent dans le noir – ah ah !), on me prie de me déshabiller. Non, pas devant tout le monde. Enfin je peux, ils ne voient rien. Puis on me passe par la porte une combinaison verte en coton, genre celle que l’on porte à l’hôpital. Je m’allonge table n°4. Il arrive.

Je ferme les yeux. Je crois que je rêve. Sa poigne me ramène à la réalité. Massage mi shiatsu mi je-ne-sais-quoi, il masse exactement là où ça fait mal, là où c’est noué. Précisément. Avec dextérité. Avec force. Je souffre. J’adore. Il prend soin de n’avoir aucun contact avec la peau, je suis emmitouflé dans ma tenue de chirurgien.

Régulièrement, il me quitte des mains une seconde et j’entends l’heure : il vérifie sur son téléphone à reconnaissance vocale s’il est dans le timing. Il est dans le timing. Je commence à être sérieusement ramolli. Lui ne faiblit pas.

Cela se termine. Continuez, non arrêtez, enfin je ne sais plus. Il disparait. Je me rhabille. En bas, la charmante jeune cambodgienne encaisse : 7$ (5€30). Une heure de massage. Je me sens léger et tout cassé. Tom m’attends dehors. « Was it ok ? » (c’était bien ?). Je ne me souviens pas de la réponse, mais à ma tête, il m’a raccompagné direct à l’hôtel.

Aujourd’hui, je récidive : je fais les pieds. Une heure. 7$. Alors là, ce n’est plus du masochisme, c’est de l’inconscience. Il m’a fallu un bon quart d’heure assis avant de remettre mes tongs. J’ai mérité une méditation à la pagode toute proche de Wat Phnom. Je ne sais pas combien de temps l’encens m’a bercé. Je suis rentré à pied, une bonne demie-heure d’un pas léger, mais léger…

Sur le chemin, je découvre une supérette : je goûte du jus de longan et de winter melon – excellent. Rapide passage au Marché Central où se trouve la gare routière pour acheter mon billet pour Battambang (6$ pour 6 heures de bus – karaoké et klaxon inclus).

Demain déjeuner avec une journaliste qui travaille ici, elle suit le procès des Khmers Rouges et est installée depuis plus de 10 ans. Semaine prochaine deux rv en début de semaine (une ONG et une femme sui investit dans l’hôtellerie) puis Battambang (regardez sur la carte) : visite d’une ONG remarquable (Phare Ponleu Sepak) et d’un eco-hotel (le cabaret vert, tenu par un français très dynamique) où je reste deux nuits.

Les 5B, vous connaissez ?


Préambule : cet article est d’une grande vulgarité, interdit aux moins de 18 ans. Ne soyez pas choqué, je retranscris sans interpéter.

Me voici de retour de Kep, ce petit bout du monde à 20km de la frontière vietnamienne (en écrivant cela, vous vous dites : vraiment le bout du monde !).

Pour le positif, Kep, c’est toujours le Cambodge, mais en plus calme. Peu de bruit, sauf celui de la mer. Ca fait du bien d’entendre et de voir la mer. C’est beau, les petits bateaux de pêcheurs, l’animation des marchés, les hamacs au bord de l’eau, la cambodgiens qui pique-niquent).

Plein de charme ici

Plusieurs rencontres très intéressantes là-bas : la directrice-fondatrice d’une petite école française, le directeur d’une guest-house (définition : un hôtel qui peut parfois être de charme, ou alors un établissement très bas de gamme) et de son molosse homme à tout faire armé, un investisseur chinois venant de faire contruire une guest-house, un manager d’hôtel, un investisseur en terrains et quelques expats perdus au milieu de nulle part. Je leur réserve le dernier chapitre de cet article.

Rencontres très séduisantes et pleines de promesses. J’ai donné toute une après midi un cours de français à des enfants d’expatriés, tous d’origine khmère, issus d’un couple mixte (enfin, on ne sait pas très bien qui est la mère en réalité, la femme ou la maîtresse, laquelle des maîtresses ? mais cela ne préoccupe personne). Beau moment de partage avec les enfants et avec la directrice. Des gosses de riches habillés en loques, dont les parents ne s’occupent pas : ils se contentent d’envoyer leur chauffeur en Range Rover ou Q7 pour accompagner et venir chercher leurs enfants à l’école. Ces enfants n’ont pour seul moment « d’encadrement » cette classe, où ils sont heureux de venir, joyeux de participer. Et un peu tristes de quitter.

Madame la directrice revient en France pour des problèmes de santé et me propose de reprendre son école, la location de sa maison, sa voiture. Bref, une installation clé en main et très économique ; j’ai beau creuser, pour le moment je ne vois pas d’arnaque.

Elle m’a emmené à la visite de Kep. Kep n’est pas une ville, ni un village, c’est quelque chose d’indéfinissable : une route de 5-6 km au bord de l’eau, un petit centre administratif, des maisons plus ou moins riches, quelques bâtiments français brûlés par les Khmers Rouges et restés en l’état, et des guest-houses. Au bord de l’eau, des cahutes où sont accrochés des dizaines de hamac et des tapis pour le pique-nique. Il y a deux marchés : un pour les locaux, normal, et le marché aux crabes, pour les touristes. La spécialité ici, c’est le crabe.

Je mange, je dors. Cambodgien quoi !

Après cette visite sans grand intérêt, rencontre de quelques expats, au bord d’une piscine de guest house. Tous plus ou moins investisseurs, patrons, managers on ne sait pas trop. Pot avec eux, et cancans à tout va sur les autres expats. « Elle couche avec l’autre, là », « J’ai pris une de ces cuites hier soir, j’ai dégueulé sur la plage », « combien il a payé le terrain ? ouah, l’arnaque », vannes à tout bout de champ. « Qui à la plus grosse, qui pisse le plus loin ? » C’est la cour de récré. Le décor est planté.

Puis ma directrice m’emmène au marché aux crabes, dans une baraque au bord de l’eau. Joli coin (de nuit on ne voit rien mais on suppose). Une trentaine de petits restos alignés, c’est sauvage et archaïque mais plein de charme. Elles sont tenues soit par des français soit par des khmers. Tous les touristes sont malades après avoir mangé chez les khmers. Un peu moins chez les français.

Seconde rencontre avec des expats piliers de bar. Je vous passe les détails : « Barbara, elle est b…, elle ? », « tu connais Iris, c’est une nymphe, mais à l’occasse… », « tu paies combien ton boy ? il te fait tout ? la nuit aussi ? » Bon. On reste calme, j’ai très bien mangé, nous avons beaucoup discuté. Un excellent crabe farci et une coupure de courant dans tout Kep plus tard, je ne suis toujours pas malade. La vie est belle.

Nuit calme dans la villa de madame la directrice, en compagnie de chiens hurlants, d’un scarabée bruyant et de mon petit bouddha. Heureusement qu’il est là, lui.

Le lendemain, rencontre d’un patron de guest house, je sais tout de combien çà coûte, ce qu’il y a à louer à Kep, où aller, on me propose de visiter un tout nouveau bâtiment. Je visite. Je discute avec l’investisseur chinois qui a fait construire. Il va voir sa mère au premier étage à chaque question que je pose, on négocie le contrat de location sur le palier, debout au soleil. Une bonne heure après, on est d’accord, il me laisse deux semaines pour me décider. 2000$ par mois pendant 10 ans, je dois faire construire une piscine. Ca va vite ici.

Je vais ensuite voir deux baraques au bord de l’eau, à louer aussi. Elles sont pour le moment squattées par des familles khmères. Mais « tu sais, si tu te décides, on les chassent et les nuisibles ne reviendront plus » Foi d’expat. On peut faire un très beau resto dedans, plein de potentiel et pas cher (350$ par mois et 15000$ de travaux). Juste que personne ne sait si le Gouverneur de la province ne vas les faire raser d’ici un ou deux ans. Un détail.

Je retourne voir mon patron de guest house, qui me fait savoir par son molosse que si je veux, je peux dormir là ce soir et qu’il me « fera à dîner« . L’endroit est magnifique, calme, c’est hyper tentant mais… je découvre que le patron est seul aussi… et homo. Je le remercie chaleureusement (vous savez, very happy…). Je vais reprendre le bus un jour plus tôt. Il y a un truc bizarre ici.

Un éprouvant trajet de 6 heures pour rentrer, avec karaoké khmer et tout le monde qui chante dans le bus, la rencontre d’un groupe de trois françaises très sympas dont une fait le tour du monde, la clim du bus tombée en panne au milieu du trajet, klaxon quasi ininterrompu, ouf je suis arrivé, je retrouve Phnom Penh. Libération.

Je crois que j’ai rêvé.

Dernier chapitre : les expats. Je n’aime pas trop les expats. On m’avait déjà dit, en préparant ce voyage, que je m’en méfie. Pas très bouddhiste ce que je dis, je ne dois pas juger. Mais bon, il y a des limites. Ceux-là me font penser à certains que j’ai rencontré en Afrique. Odieux, colonisateurs, vils, pervers, intéressés, indignes de confiance, méprisants. Leur problème est profond : la vie est tellement facile et ils se sentent si supérieurs (on se demande de quel droit) que leur vie en est transformée.

Ils suivent une méthode bien connue dans les pays pauvres, la méthode des 5B (pardon pour la vulgarité, ne soyez pas choqués, eux sont beaucoup plus vulgaires encore) :

  • Business : je fais du Business, je gagne énormément d’argent (et je le fais savoir)
  • Baise : je Baise tout ce que je peux (et vous n’imaginez pas ce qu’il peuvent faire)
  • Beuverie : je Bois ce que je gagne (donc je reste pauvre et triste, mais j’ai tout de même encore assez pour me payer mes cambodgien(ne)s, un peu moins cher les mineur(e)s)
  • Bagarre : je fais la Baston sur la plage quand j’ai Bu, Baisé ce que j’ai trouvé, et souvent pour préserver mon Business
  • Bave et ragôts : le reste du temps, je Bave sur les autres expats et les locaux en racontant tout ce que je sais et surtout ce que je ne sais pas sur eux

Avec tout cà, moi expat du règne supérieur, je suis profondément heureux.

Les 5B donc, système infernal de l’expat perdu, devenu pauvre, très pauvre, beaucoup plus pauvre que le plus pauvre des cambodgiens.

J’ai bien fait d’aller à Kep, j’ai beaucoup appris. J’ai bien fait de revenir. Je ne m’installerai pas à Kep. Malgré les enfants. Malgré le guest house. Malgré les restos.

 

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